BIG BANG STORY OU UNE BREVE HISTOIRE DU TOUT
Avant le tout, il n’y avait rien. Après le tout, qu’y aura-t-il ? Je n’écris pas pour les pierres, pour les anges, pour les ruisseaux, pour les lézards. Je n’écris que pour les hommes.
L’homme est la mesure de tout parce qu’il n’y a rien que par lui, à travers lui et pour lui. Les hommes ne peuvent jamais voir, entendre, sentir, penser que ce que pensent, sentent, entendent et voient les hommes. Personne ne sort du monde. Personne ne sort des hommes.
Au milieu des choses de la Terre, au plein milieu des étoiles, au milieu du temps aussi, le passé derrière, l’avenir devant, au milieu, juste au milieu, il y a quelque chose de plus étonnant que tout le reste : c’est vous. Je suis au centre du monde. Et vous y êtes aussi. Le monde tourne autour de moi. Et il tourne autour de vous. C’est que vous avez une chance qui n’est pas donnée à tout le monde. Elle n’est pas donnée aux cailloux, aux herbes des champs, aux torrents de montagne, aux jaguars, aux colibris. Vous avez gagné le gros lot. Vous êtes un homme. Et vous pensez.
Que seraient les hommes sans le tout ? Rien du tout. Ils n’existeraient même pas puisqu’ils sont comme une fleur et comme un fruit du tout. Nous sommes un très petit, un minuscule fragment du tout Mais que serait le tout sans les hommes ? Personne ne pourrait rien en dire puisqu’il n’y a que les hommes pour en parler. Le tout, sans les hommes, serait absent et mort.
Les hommes arrivent très tard dans un monde déjà vieux. Hier soir. Ce matin même. Il y a quelques secondes à peine, au regard de l’univers et de son long passé. Mais ils le bouleversent par leur présence. Les hommes sont dans le monde et ils le transforment. Ils appartiennent au tout et ils lui donnent un sens.
Il y a un roman plus vaste que le roman des hommes : c’est le roman du tout. Du tout d’abord tout seul. Premier tome. Formidable. Formidable, mais inutile. Big bang. Galaxies. Soupe primitive. Diplodocus. Puis des hommes dans le tout.
Deuxième tome. Plus beau encore. Et avec un semblant de signification. Sentiments. Passions. Violons sur les toits, violons dans les cœurs. Le ciel descend sur la Terre. Cavalcades et coups d’État. Trahison et grandeur. Systèmes de l’univers. Qui a écrit ce roman ? Qui l’écrit ? On ne sait pas. Peut-être le tout lui-même ? Peut-être les hommes ? Peut-être un Etre suprême auquel, faute de mieux, nous donnons le nom de Dieu ? On dirait tantôt que nous sommes écrits d’avance dans le livre et tantôt que c’est nous, jour après jour, qui l’écrivons. On ne sait pas. Mais on peut essayer, vaille que vaille, de feuilleter ce chef-d’œuvre.
Voulez-vous qu’un homme, qui n’est qu’un homme, quelle misère – mais qui est un homme, quelle gloire ! – raconte aux autres hommes, même misère et même gloire, cette grande Big Bang Story, ce grand roman du tout ? Presque tout. Presque rien. Presque rien sur presque tout.